L’APPEL DES GRANDS ESPACES
Avec trois amies, un peu sur un coup de tête, nous décidons de planifier un road-trip en Afrique du Sud et mettons notre dévolu sur Le Cap.
Nous souhaitons bien sûr visiter la ville, mais ce qui nous intéresse avant tout, c’est de découvrir la région qui l’entoure.
En effet, nous vivons tous les quatre à Paris, travaillons d’arrache-pied, et en ce triste et pluvieux mois de février où les Parisiens sont à cran, nous avons tous besoin de nous ressourcer en pleine nature.
Je potasse un peu et propose aux filles une boucle passant par les montagnes du Cederberg, le désert du Tankwa Karoo et une réserve animalière.
On ajuste les détails ensemble et banco : on réserve les billets d’avion, quelques hébergements, et… voiture ou 4×4 ?
Déjà habitué des pistes en Afrique australe, je suis un peu sur la réserve quant à la voiture.
Mais après lecture de forums de voyage se voulant rassurants, discussions avec les filles, et consultation des tarifs, une Toyota de type SUV avec une garde au sol élevée sera finalement retenue.
Quelques semaines plus tard, c’est le départ de notre road-trip.

Après quelques jours consacrés à la visite de la ville du Cap, nous allons chercher notre voiture de location.



LE CARROSSE DE NOS RÊVES
La personne au guichet nous annonce que le véhicule réservé n’est plus disponible… mais m’assure que celui que nous aurons est de catégorie équivalente.
Pourtant, au moment de faire l’état des lieux, le bolide nous paraît bien en dessous de nos espérances : une Suzuki bien laide, avec de petites roues, un petit coffre, une carrosserie en plastique et une garde au sol au raz des pâquerettes…
Erreur de calcul de notre part ou arnaque ? Le mystère demeure encore.
Après une courte hésitation, nous prenons finalement le volant sans palabrer davantage. Nous devons rejoindre le Cederberg avant la nuit et une longue route nous attend.


Nous passons quelques jours fantastiques à randonner dans cette région aux paysages dramatiques et aux sculptures rocheuses naturelles surprenantes.



DEUX CREVAISONS ET QUELQUES SAUCISSES
À côté de notre emplacement de camping, on rencontre un Sud-Africain très sympathique en train de préparer son braai (nom qui désigne un barbecue en afrikaans).
C’est un campeur aguerri, il nous présente son 4×4, qu’il a entièrement customisé selon ses besoins. Du matériel de pointe pour le camping et pour la mécanique en cas de pépin, un grand frigo, d’énormes pneus tout-terrain… Assez impressionnant.
On jette un œil sur notre petite Suzuki en plastique, certes bien moche en comparaison, mais qui, après tout, s’est plutôt bien défendue sur les pistes jusqu’ici.
Nous lui parlons de notre projet pour les jours suivants : aller nous perdre dans le parc national du Tankwa Karoo.
Pour lui, c’est l’un des plus beaux endroits d’Afrique du Sud : très sauvage, très peu fréquenté et idéal pour déconnecter totalement. On se félicite d’avoir fait ce choix, c’est exactement ce que nous recherchons !
Avant de retourner à ses grillades, il nous lance, l’air de rien : “Par contre, les pistes du Tankwa Karoo sont redoutables !”.
Ah. Ok.
Avant d’ajouter entre deux retournements de saucisses : “Les deux seules fois de ma vie où j’ai crevé les pneus de mon 4×4, c’était là-bas. Enjoy the trip !”
Euh, bah… thank you.

AUX PORTES DU TANKWA KAROO
Le lendemain, nous prenons la route.
Dans le déni total, nous choisissons de conserver notre programme initial. Direction : le Tankwa Karoo !
Le trajet pour y aller est joli, nous nous arrêtons régulièrement pour prendre des photos.



Après le déjeuner, nous faisons un détour pour nous ravitailler en eau, nourriture et carburant pour nos prochains jours en autonomie dans le désert. Là-bas, aucune ville à moins de 120 km à la ronde.
Avec ces diverses pauses, nous voyons le temps défiler à grande vitesse. Alors nous accélérons un peu le rythme car il n’est pas question de rouler de nuit à cause des animaux sauvages (le danger est réel en Afrique australe).

Les panneaux à l’entrée du désert sont d’ailleurs très explicites et signalent notamment la présence de guépards et de léopards. Quelle bonne surprise, nous ne savions pas qu’il était possible d’en rencontrer ici. Pourvu que la chance soit avec nous !

ON N’AURAIT PAS PU FAIRE MIEUX


À quelques kilomètres de ces avertissements, Juliette, au volant, a le sentiment que la voiture manque de puissance et ne parvient pas à avancer correctement.
Bizarre. La piste est belle et plane, sans obstacle particulier.
On blâme d’abord le poids des courses, mais je finis par mettre la tête dehors pour contrôler l’état des pneus à gauche.
Et ce qui devait arriver est arrivé : le pneu arrière gauche est à plat…
Bon, inutile de paniquer, j’ai déjà changé un pneu, Juliette aussi.
Le plus compliqué sera de récupérer le cric et la roue de secours camouflés sous la montagne de provisions déposées en vrac dans le coffre.
Mais lorsque nous sortons de notre voiture de fortune, c’est la tuile : nous remarquons que le pneu arrière droit est lui aussi à plat.
Une double crevaison en plein désert. On n’aurait pas pu faire mieux.

Étrangement, tout le monde garde son calme et on rit (jaune) de cette situation pour le moins cocasse.
Avec Juliette, on retire les affaires du coffre et on commence à démonter le pneu le plus amoché. On congédie nos deux autres amies, Marion et Marion, qui partent en éclaireuses sur la route à la recherche d’une aide éventuelle (spoiler : elles ne trouveront que des graviers aiguisés comme des couteaux sur cette piste).


Le pneu arrière droit changé, nous décidons de rouler au pas jusqu’à l’accueil du parc national, situé à une quarantaine de kilomètres.
Mais il est déjà 17h20 et la réception ferme dans dix minutes. Nous n’y arriverons pas à temps.
LE DÉSERT, LA POUSSIÈRE ET NOUS
Épuisés par ces péripéties, nous nous résignons à nous arrêter où nous sommes, autrement dit, au milieu de nulle part. Qui sait ? Peut-être qu’une voiture passera après tout.
Nous prenons un moment pour souffler et regarder ce qui nous entoure. Nous ne sommes qu’au début du désert du Tankwa Karoo mais nous trouvons déjà les paysages superbes.
Le silence du lieu est captivant.




Mais au bout d’un moment, nous entendons au loin le bruit d’un moteur se rapprocher de nous. Serait-ce notre sauveur ?
Oui ! Un 4×4 arrive dans notre direction ! Nous faisons de grands signes pour le faire ralentir.
Derrière les vitres teintées du 4×4 flambant neuf apparaît une famille de touristes tout propres sur eux, confortablement installés dans leur habitacle climatisé aux sièges en cuir véritable. De notre côté, ça détonne, nous sommes couverts de poussière et de cambouis.
On les implore de nous aider en avertissant le personnel du parc ou de leur hébergement.
Après une longue hésitation, nous leur arrachons un “ok” de la bouche. Puis ils repartent à vive allure en nous asphyxiant dans un nuage de poussière.
Ils ne nous ont pas tellement donné l’impression de vouloir nous rendre service. Nous verrons bien.
Pour célébrer nos péripéties (ou noyer notre chagrin ?), nous débouchons une bouteille de vin régional que nous buvons au goulot tout en regardant le soleil décliner sur le désert. Heureusement, nous ne manquons de rien.



Nous mangeons des sandwichs et jouons aux cartes à la lumière de nos frontales, dans l’attente d’un éventuel véhicule venu à la rescousse.
Mais comme nous l’imaginions, personne ne nous sortira du pétrin ce soir.
Après avoir admiré les sublimes constellations de l’hémisphère Sud, nous tentons de nous endormir sur les sièges en polyester bas de gamme de notre voiture en toc.

Je suis réveillé par les premiers rayons du soleil et repère au loin des oryx (antilope d’Afrique australe).
Cette lumière matinale révèle d’autres paysages, comme ce canyon au loin, que nous n’avions pas remarqué la veille.

Marion me rejoint. Ensemble, on observe le désert prendre vie dans un calme absolu.
L’instant est magique.



VINGT-TROIS KILOMÈTRES D’ESPOIR
Mais il est déjà temps de nous mettre à l’action. Et nous avons un plan.
Sur le GPS, j’ai repéré une ferme située à 23 km d’ici. C’est tout ce qu’il y a de plus proche.
L’un d’entre nous conduira au pas la voiture, jusqu’à ce que la jante soit trop attaquée pour pouvoir continuer. Et pour alléger le véhicule, les trois autres marcheront. Bien sûr, nous nous relaierons régulièrement.
Nous devons partir au plus tôt si nous ne voulons pas que la chaleur du désert ait raison de nous.

Alors on enfile nos casquettes, on se tartine d’une épaisse couche de crème solaire et en avant pour notre grande randonnée !
Après quelques kilomètres, nous passons devant de nouveaux panneaux avertissant de la présence de grands félins. Décidément, ça ne doit pas être une légende.
Nous essayons de garder une distance minimale de sécurité avec la voiture.
À 9h, le soleil tape déjà bien fort, nous sommes en nage et le désert commence à se couvrir de mirages.



UN MIRAGE PROVIDENTIEL
Je crois même apercevoir un convoi de motards. Serais-je en train de délirer ?
Si c’est le cas, les filles aussi : elles pointent du doigt mon mirage.
Je prends les jumelles. Plus de doute. Six motards se dirigent droit vers nous !
Nous sautons de joie.
Ils s’arrêtent à notre niveau.

Ils nous ont vus de loin et s’inquiétaient de nous voir marcher au milieu de carnivoreland. Ils ont même fait un détour pour venir à la rescousse. Nous leur racontons nos déboires.
Sans jugement aucun, la petite bande se met au travail et répare notre pneu en deux temps, trois mouvements. Ils avaient tout l’équipement sous la main… en plus d’avoir le cœur sur la main !

Ils nous escorteront jusqu’à la sortie du désert, puis nous continuerons notre chemin sans encombre jusqu’à la ville de Sutherland, 100 km plus loin, pour remplacer nos pneus.
L’histoire nous aura appris deux choses. La première : qu’une erreur de calcul peut coûter cher. La seconde : qu’il existe, au-delà des clichés, de très bonnes âmes dans ce pays.
God save the bikers !
