LA FOULE ET MOI
Je ne suis généralement pas un grand amateur de lieux très touristiques lors de mes voyages, que ce soit en Afrique australe ou ailleurs. Certains me disent que si ces endroits sont si populaires, c’est qu’ils ont forcément quelque chose d’à part, de singulier, et que c’est la raison même de leur succès.
J’en suis également persuadé.
Mais malheureusement pour moi, noyé dans la foule, je n’arrive pas à apprécier ces lieux, à ressentir leur pouls, leur force, leur âme, leur histoire. Parmi mes pires déceptions : Pétra en Jordanie et le Parthénon d’Athènes.
Je ne m’empêche pas pour autant de découvrir ces sites, mais désormais, j’appréhende leur visite.
Avant ma première excursion aux chutes Victoria, partagées entre le Zimbabwe et la Zambie, ce fut le cas.

LA FUMÉE QUI GRONDE
Le site, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, dispose de nombreux atouts pour attirer la foule : c’est le plus grand rideau d’eau au monde, avec 1.7 km de largeur ; jusqu’à 500 millions de litres d’eau dévalent chaque minute dans les gorges du Zambèze, profondes de 108 mètres, dans un grondement assourdissant. Autour de cette merveille, deux villes se sont construites, offrant toutes sortes de commodités aux voyageurs : Victoria Falls au Zimbabwe et Livingstone en Zambie. En plus de la visite à pied des points de vue sur les chutes, les activités proposées sont innombrables : saut à l’élastique, rafting, vols en hélicoptère ou en ULM, croisières, tyrolienne, promenades avec des éléphants et des lionceaux (au secours !)…
Bref, je vous laisse imaginer mon angoisse avant d’arriver sur le site avec ce panel de “red flags”.
Et pourtant… je n’ai pas été déçu. J’ai d’ailleurs tellement aimé que j’y suis déjà retourné deux autres fois.
Je vais vous conter aujourd’hui un morceau choisi de ma seconde visite.
CAP SUR L’ÎLE DE LIVINGSTONE
Avec mon amie Pauline, qui m’accompagne durant ce voyage, nous avons rendez-vous du côté zambien, à l’hôtel “Royal Livingstone”, pour une visite assez particulière des chutes.
À notre arrivée dans cet hôtel de luxe, dont le prix plancher d’une chambre est à 600 € la nuit, nous nous sentons en léger décalage avec la clientèle.
Après un long trajet sous 40 °C depuis la capitale, Lusaka, nous sommes poussiéreux, transpirants et notre mise en pli laisse clairement à désirer pour ce genre d’endroit.



Mais qu’à cela ne tienne, nous ne sommes pas là pour séjourner à l’hôtel, mais pour prendre un petit bateau depuis l’embarcadère situé ici.
Nous allons naviguer sur le Zambèze jusqu’à l’île de Livingstone, située en amont des chutes, proche de la faille.

Nous embarquons dans le speed boat en petit groupe, neuf personnes au total avec le skipper.
Au loin, nous voyons une fumée blanche s’élever vers le ciel : ce sont les embruns des chutes, et c’est par là que l’on nous transporte.

Les Victoria Falls étaient d’ailleurs originellement appelées “Mosi-oa-Tunya”, ce qui signifie “La fumée qui gronde” en langue locale.
La balade est sympathique mais très rapide : nous débarquons après une dizaine de minutes sur l’île.


Un guide prend ensuite le relais pour nous emmener nous promener dans une mini forêt tropicale. Mais très vite le décor change et la végétation luxuriante laisse place à un territoire pratiquement nu, dont le sol est constitué de roche brun-rougeâtre et grise, polie par les eaux du fleuve.
En effet, à la saison des pluies, le chemin que nous prenons n’est pas praticable car cette partie de l’île est entièrement recouverte d’eau.
LÀ OÙ LA TERRE S’OUVRE

Après quelques minutes de marche, nous arrivons devant le précipice des chutes. La saignée dans la roche est immense et profonde, c’est vertigineux.
La région subit depuis deux ans l’une de ses plus importantes sécheresses, et du côté Est, il ne reste plus qu’un filet d’eau tombant dans la cataracte.



Le côté Ouest des chutes, cependant, est toujours en eaux et le débit est plus impressionnant.
Les gouttelettes et les rayons du soleil nous offrent même le spectacle d’un magnifique arc-en-ciel.


De l’autre côté du gouffre, au Zimbabwe, nous voyons quelques touristes photographier les chutes depuis les points de vue aménagés.
Nous serons certainement aussi sur leurs photos puisque nous sommes actuellement “sur” la vue.

Nous prenons aussi quelques photos de nous avec les chutes en arrière-plan – le lieu s’y prête – mais on remarque que des touristes sont également dans le champ, au loin, du même côté que nous.

LES CINGLÉS DU ZAMBÈZE
Mais ils ne sont pas sur un sentier, ni même sur la roche de l’île de Livingstone, non. Ils barbotent dans le fleuve Zambèze, à deux brasses du vide, les cinglés !

Après quelques clichés, notre guide nous fait signe de le suivre.

Nous le rejoignons, marchons, mais bizarrement, presque à reculons…
Car en réalité, il semblerait que nous soyons aussi un peu cinglés. Et nous venons tout juste de prendre la mesure de ce qui nous attend, quelques mètres plus loin, dans la bien nommée “Devil’s Pool” (la piscine du Diable).
À DEUX BRASSES DU VIDE
Arrivés devant la fameuse piscine, nous ne faisons pas les malins.

Les touristes que nous avions vus se baigner au loin sortent de l’eau. Ils semblent être au complet et arborent un sourire, ça nous rassure un peu.
Dans la “piscine”, quelqu’un est là pour nous réceptionner et assurer notre sécurité (bien que, si la roche décide de céder sous le poids de l’eau, je doute qu’il puisse faire quoi que ce soit, mais restons positifs !).
Nous l’avons voulu, nous sommes là, alors arrêtons de réfléchir, c’est le moment de plonger !
Le courant est assez fort et nous sommes propulsés contre la mince paroi qui nous sépare du vide.

Je m’y cramponne quand soudain, je sens quelque chose me mordiller les pieds. Je sais que le Zambèze est infesté de crocodiles, mais je préfère ne pas paniquer. Tout mouvement brusque est à proscrire, sous peine de se laisser emporter par le courant et de finir cent mètres plus bas. Bon, finalement, pas de crocodiles, mais de petits poissons nettoyeurs.
Notre “maître-nageur” nous intime ensuite de nous asseoir sur la paroi et de lever les bras.

S’ensuivra une série de poses, toutes parfaitement orchestrées par lui : “lève le bras”, “mets-toi sur le côté”, “sur le ventre maintenant”, “pouce en l’air”, “regarde l’objectif”, etc.
Avec Pauline, on se laisse faire, mais on se regarde en pouffant de rire.
Nous ne sommes pas tellement du genre mannequin à prendre la pose, d’autant plus en maillot de bain, sur une roche inconfortable à 50 cm du vide.




Nous sommes un peu lassés par ce “donneur d’ordres”, bien qu’il ne nous empêche pas d’apprécier le moment et la vue terrifiante sur le précipice.
En vérité, nous savourons même.
Mais notre temps est compté. La suite du groupe attend son tour, nous lui cédons la place.
La baignade fut courte mais intense, et nous ne le regrettons pas du tout. Bien au contraire.
Malgré le côté “touristique” de l’activité, je suis parvenu à ressentir pleinement le pouls, l’âme et la puissance que la nature peut parfois nous offrir.
AMAZING ZAMBIA
Cette folle expérience nous a donné faim, et ça tombe bien, puisqu’un gargantuesque brunch nous attend sur l’île.
Nous mangeons à la même table que le reste du groupe et partageons nos expériences sur la Zambie. L’une des femmes présente, une Américaine, est totalement sous le charme de ce pays et ne cesse de répéter un mot : “amazing”.
Et on veut bien la croire, car pour nous aussi, chaque seconde de notre voyage en Zambie fut “amazing”.

