CE QUE DEMAIN NOUS RÉSERVE
Lors de mes périples en Afrique australe, souvent au moment de l’apéro autour du feu, j’ai pour coutume de lire à mes compagnons de voyage ce que devrait leur réserver la journée du lendemain.
Parce qu’il faut le préciser : du début à la fin, chaque nouveau jour est une surprise pour eux, et ils ne savent jamais ce qui les attend.
En ce 1er juin 2023, nous nous trouvons au Zimbabwe, dans un sublime lodge des collines des Matopos.



Un verre de vin à la main, je ne déroge pas à la règle et lis mon road-book à ma famille et à ma meilleure amie.
En voici un extrait :
“Demain, nous débuterons la matinée par un safari un peu particulier avec un guide du lodge.
Le parc des Matopos est l’un des lieux qui renferme le plus de léopards en Afrique, mais c’est avant tout un refuge pour un animal menacé d’extinction : le rhinocéros blanc.
La plus grande concentration de cette espèce au Zimbabwe se trouve précisément ici… et c’est à pied, accompagnés d’un ranger, que nous allons partir à leur rencontre.”

Dans les yeux de mes co-voyageurs, je sens déjà leur excitation monter… mêlée à un brin d’angoisse. Ils commencent à me poser toutes sortes de questions pour en savoir plus sur cette activité hors du commun.
Ne l’ayant jamais expérimentée moi-même, je n’ai pas forcément toutes les réponses, mais je les rassure en leur disant que notre guide viendra lors du dîner nous présenter le déroulé de l’excursion.
Notre guide s’appelle Kevin. Dès le premier contact, nous savons que nous serons entre de bonnes mains. Il est très pro, très cultivé et connaît son pays, sa région et les rhinos comme sa poche.
AVANT QUE LE SOLEIL NE CHAUFFE LA SAVANE
Réveil à 6h du mat’, petit-déjeuner à 6h15. Et à 7h, tout le monde est déjà prêt à partir. Installés à l’arrière du 4×4 de safari, nous sommes emmitouflés dans nos doudounes. C’est l’hiver austral, et tant que le soleil n’a pas véritablement tapé sur le sol de la savane, la température ne dépasse pas les douze degrés.


Lorsque nous arrivons dans le parc national, un ranger monte avec nous. Il est en contact avec deux autres rangers, déjà dans le parc, ayant trouvé la piste d’un groupe de rhinocéros.

Notre guide arrête son 4×4 à quelques centaines de mètres de l’endroit où ils ont été repérés.
Pendant que les rangers se rejoignent, Kevin nous fait un briefing de sécurité et nous explique le plan d’action. Nous devons bien sûr respecter certaines règles : être silencieux, marcher en ligne, rester à bonne distance de l’animal, se baisser, s’arrêter, reculer ou avancer selon les gestes qu’il nous fera.

Tout en nous montrant les déjections des rhinos, et en nous expliquant le rôle social très important de celles-ci, Kevin nous apprend qu’un mâle peut être beaucoup plus imprévisible et agressif qu’une femelle, et que si nous en croisons un, nous devrons redoubler de prudence.
SUR LEUR TRACE

Nous voilà donc en file indienne dans la savane, excités, mais sur nos gardes, avec comme seuls bruits les vocalises de quelques oiseaux et le frottement des herbes sèches contre nos pantalons. Après quinze minutes de marche, nous apercevons les rangers.
Ils semblent indiquer à notre guide la voie à prendre pour ne pas effrayer les bêtes à cornes et risquer une charge.


Nous sommes tout proches d’eux et pouvons même percevoir le bruit de leur mastication. Mais malgré leur taille imposante, le bush épais fait barrage et nous ne parvenons pas à les voir pour l’instant.
Dans ce silence sous haute tension, je sens mon cœur battre de plus en plus fort à mesure que nous nous rapprochons de notre cible.
À PAS DE VELOURS
Nous poursuivons notre déambulation à pas de velours lorsque, soudain, Kevin nous stoppe net et nous fait signe de nous baisser. Il a repéré un mâle, de dos, et un peu trop proche de nous. Autrement dit, le pire des scénarios.
Accroupis, nous reculons sans piper mot pour lui laisser de l’espace, puis le contournons pour essayer de lui faire face et éviter de le surprendre.
Kevin se redresse doucement, nous lui emboîtons le pas à sa demande.
Nous voyons enfin l’imposant mâle occupé à brouter.

Le voir de si près et sans protection physique est tout simplement impressionnant.
Brusquement, il relève la tête. Instinctivement, je cesse de respirer.


Mais après quelques secondes et un grognement, il continue son repas. Le rhinocéros semble nous tolérer.
L’adrénaline nous a tous donné un bon coup de chaud ; les douze degrés du petit matin nous paraissent désormais bien loin.
PHOTO DE FAMILLE
Mais un rhinocéros peut en cacher d’autres : derrière le mâle, l’air de rien, deux femelles font leur apparition. Quelle chance folle nous avons !

Nous tournons autour du groupe pour tenter de trouver un angle plus dégagé quand, finalement, les trois énergumènes décident de sortir des broussailles épineuses vers une plaine ouverte.
C’est à peine croyable : ces mastodontes sont à quelques mètres de nous et n’ont que faire de notre présence. Je me sens tout petit et incroyablement reconnaissant.



Et nous ne sommes pas au bout de nos surprises : derrière les femelles se dévoile un très jeune mâle.


Nous étions quasiment certains de voir des rhinocéros, mais, aussi nombreux, nous ne l’aurions jamais imaginé.
Nous admirons la troupe, très tranquille, vaquant à ses occupations matinales qui se résument à manger, manger et… manger.

Le plus turbulent se révèle être le plus jeune, qui tente (en vain) de se mesurer à son père en lui donnant quelques coups de cornes. Il sera vite remis à sa place.
L’ÉVEIL DES SENS
Depuis le début, nous ne cessons de prendre des photos tant nous voulons garder ce moment précieux avec nous pour toujours, mais Kevin nous demande gentiment d’arrêter les clics quelques instants pour contempler ce spectacle de la nature en mobilisant tous nos sens.

Dans ce monde où notre attention est détournée en permanence, sans même nous en rendre compte, que ce soit par les réseaux, les écrans ou les sollicitations de toutes parts, Kevin nous offre aujourd’hui le privilège de nous en extirper.
Instantanément, les bienfaits de ce moment de déconnexion et de pleine conscience se font sentir sur notre corps et notre esprit.
Réellement présents, nous admirons la scène avec émoi. Ma marraine et ma mère en ont les larmes aux yeux.


Après quelques minutes passées avec ces géants dans leur milieu naturel, nous les laissons en paix et rebroussons chemin, avec toujours autant de respect.

Cette expérience, en défiant nos limites et en aiguisant nos sens, nous en aura appris autant sur les rhinocéros que sur nous-mêmes. Nous sommes refaits.

